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Elie Pineau rocailleur Périgourdin

par Mai 23, 2019Histoire-Rocaille0 commentaires

Elie Pineau rocailleur Périgourdin

La revue « Quercy-Recherches » avait consacré en 1982 (N°44 janvier-février) un article sur « L’Art des Rocailleurs Lotois de 1910 à 1930(20)» . Cet article était en grande partie consacré aux frères Bris, André-Edouard né le 7 mai 1873 et Henri-Joseph né le 7 mars 1877. A la même période, naissait en Dordogne, Auguste Pineau (dit Elie) à Bergerac le 18 décembre 1880 et décédé le 23 août 1956.
Elie Pineau est venu de Bergerac à Terrasson Lavilledieu pour travailler à la construction de la mairie vers 1910. Il y resta définitivement et y exerça son métier de cimentier-rocailleur. Lucien Pineau, fils d’Elie, né en 1912, le suivra très jeune sur les chantiers, il apprendra ainsi son futur métier de maçon et fut également un excellent rocailleur. Jacques, né en 1951, fils de Lucien, est à son tour maçon, chef de l’entreprise. Jacques habite la maison familiale construite par son grand-père Elie avant 1920.
La brochure (fig.35) témoigne des travaux en ciment que réalisait l’entreprise Elie Pineau durant une trentaine d’années. On constate bien l’importance du matériau, le ciment est la matière première de l’entreprise « de travaux en ciment armé », « le ciment dans toutes ses applications ». Cette brochure comporte plusieurs feuillets, des photos de différentes réalisations d’Elie Pineau (fig.36).

Fig. 35 – Catalogue de l’entreprise d’Elie Pineau qui présente l’ensemble de ses travaux.

Fig. 35 – Catalogue de l’entreprise d’Elie Pineau qui présente l’ensemble de ses travaux.

Fig. 36 – Elie Pineau au pied d’un escalier en rocaille.

Fig. 36 – Elie Pineau au pied d’un escalier en rocaille.

On peut voir, de nos jours, plusieurs réalisations d’Elie Pineau à Terrasson, notamment des escaliers dont trois qui présentent une main courante en imitation bambou (fig.24 et fig.26). Sur la commune de La Bachellerie, une maison possède deux portails (fig.31) qui ont perdu des éléments décoratifs, une hache, un champignon et une masse. Une superbe rambarde qui clôture une terrasse avec un magnifique escalier habille l’hôtel-restaurant « Le Plaisance » de Vitrac ainsi qu’un caveau en rocaille effectué par Elie Pineau au cimetière de Domme, pour la famille Trébier-Demoure-Victor (fig.12 N°2). Si d’autres constructions d’Elie Pineau existent encore ans la région du Terrassonnais il est surtout évident que beaucoup d’entre elles ont du disparaitre. Ces éléments architecturaux qui se détériorent avec le temps, l’eau, le gel, la rouille, sont à l’origine du désagrégement. Le style « rocaille » avait lui aussi disparu au bénéfice d’autres modes, les ciments moulés à grande échelle, industriellement, moins coûteux, remplaçaient le travail fastidieux, manuel, du rocailleur. Un propriétaire d’une rocaille à Terrasson me confiait qu’il avait souhaité supprimer son escalier en rocaille (fig.26 imitation bambou jaune), car il ne trouvait personne capable de le renseigner pour entretenir les éléments qui se détérioraient. Il avait bien failli tout démolir si sa femme l’en avait dissuadé. Faute de renseignements sur la méthode à utiliser, il employa de la résine aux endroits les plus abîmés pour repeindre le tout d’une couleur qui rappelle les tiges de bambou séchées. L’intérêt de ma visite pour leur rocaille a fait dire à la dame, avec un large sourire, qu’elle avait eu raison de ne pas vouloir la supprimer.

La maison du rocailleur

Le décor de la façade de la maison d’Elie Pineau est une véritable œuvre d’Art. L’auteur, ici, chez lui, est son propre client, il se laisse aller à imaginer un mur où il va tout inventer, tout créer. La rocaille, nous le savons, est l’Art du faux, faux bois, faux rochers, faux moellons etc. Elie Pineau va utiliser sur ce mur, son savoir-faire, les techniques maîtrisées, pour reproduire les éléments naturels, le bois principalement que nous retrouvons partout, dans les rambardes de l’escalier et de la terrasse, en colombage qui forme l’ossature de la façade, les troncs qui soutiennent la terrasse ou la charpente qui forme l’auvent au-dessus la porte d’entrée. La pierre est présente dans les chainages de la porte d’entrée et des fenêtres, dans les linteaux et constitue la plate bande en saillie qui court au dessus du premier étage. La brique est utilisée comme l’élément de construction des murs entre les bois. Puis, naturellement, le ciment sera utilisé pour former l’enduit qui protègera les briques. Voici une façade qui, avec ces éléments bien agencés, pouvait déjà offrir un « beau » décor.

Fig. 37 – Vues de la façade principale de la maison d’Elie Pineau qui donne sur le Bld Victor Hugo. Nous découvrons, derrière les palmiers, la maison, mais aussi un siège au pied d’un escalier, un balcon soutenu par des troncs et sous les arbres, un banc, quelques rocailles et sculptures posées dans l’herbe.

Fig. 37 – Vues de la façade principale de la maison d’Elie Pineau qui donne sur le Bld Victor Hugo. Nous découvrons, derrière les palmiers, la maison, mais aussi un siège au pied d’un escalier, un balcon soutenu par des troncs et sous les arbres, un banc, quelques rocailles et sculptures posées dans l’herbe.

Fig. 38 – La porte d’entrée de la maison, détail du linteau fracturé.

Fig. 38 – La porte d’entrée de la maison, détail du linteau fracturé.

Les briques, autrefois recouvertes d’un bel enduit seront mises à nue, formant de vastes plaies rouges. Les assises de plusieurs rangées de briques s’affaisseront, il y a déjà longtemps qu’elles ne sont plus de niveau. Une lézarde, au sein du mur qui a travaillé, s’est même ouverte sur plusieurs hauteurs de briques. Le crépi tombera par plaques et laissera entrevoir des restes de paille ou de chanvre mélangés au mortier. L’enduit continuera de se décoller, entre le mortier et le mur le vide se creuse. Un coup suffirait pour le faire tomber.
A qui appartient ou appartenait cette maison qui se ruine ? Un bûcheron peut être ? Qui aurait oublié sa hache plantée dans la rambarde en bois de la terrasse. La maison est-elle abandonnée ? Ou livrée à elle-même après le décès de son dernier occupant ? S’est-il absenté, parti travailler ? S’asseyait-il souvent, épuisé sur ce siège figé au bas de l’escalier ?

Fig. 39 – Détails sur la façade de la maison : 1 reste de végétaux mélangés à l’enduit, 2 détail de l’enduit qui se décolle, 3 lézarde dans le mur de briques (le thème de la lézarde est apprécié des rocailleurs), 4 usure d’un boulon.

Fig. 39 – Détails sur la façade de la maison : 1 reste de végétaux mélangés à l’enduit, 2 détail de l’enduit qui se décolle, 3 lézarde dans le mur de briques (le thème de la lézarde est apprécié des rocailleurs), 4 usure d’un boulon.

Nous ne savons rien, nous n‘avons aucune réponse. Mais la façade interroge, on ne se contente pas d’admirer l’œuvre d’un artiste, ici rien n’est parfait, tout semble tomber en ruine. C’est du moins, l’illusion qui est donnée et c’est une magnifique réussite. Elie Pineau a réalisé bien plus qu’une imitation des éléments naturels, construits et imbriqués, il a donné une « âme » à une façade par le jeu de l’illusion du vieux avec du neuf. L’illusion est tellement bien réussie que j’ai même douté de la « fausseté » de la lézarde, illusion ou vraie lézarde ? Aucun doute possible, rien que du faux. Des boulons sont fixés dans les bois, à hauteur des yeux l’un d’entre eux possède un angle arrondi, usé lui aussi, l’illusion est dans les moindres détails. Jacques Pineau, le petit-fils de l’artiste, est vraiment très fier de son grand-père. C’est avec passion et un profond respect qu’il évoque la vie de son aïeul. Son grand-père avait construit les murs de la maison avec des parpaings de mâchefer qu’il fabriquait lui-même. Il possède encore la presse qui avait été utilisée. La cohésion entre le mur et la rocaille se faisait simplement en perçant des trous dans le mâchefer, qui servaient d’accroche. Le ciment utilisé pour la rocaille était du vieux ciment que l’on « oubliait volontiers pendant quelques semaines, voire quelques mois ». Il fallait briser les morceaux de ciment durci puis le cribler. Le ciment était ensuite mélangé au sable de rivière très fin qui était recueilli plus en amont dans la Vézère. En général, les dosages utilisés étaient une part de ciment pour une part de sable, 50/50. En fait le vieux ciment semble perdre sa propriété de retrait au séchage, contrairement au ciment neuf, encore tout chaud qui aura tendance à fendre trop facilement.
Elie Pineau était très ami avec Cartier Thomas(21), grand peintre et sculpteur animalier qui, pendant trente cinq ans, occupa une place de premier choix dans ce secteur artistique. De cette amitié, Elie composera des rocailles inspirées directement des œuvres du sculpteur. « C’était souvent devant un bon verre qu’ils décidaient tous les deux des futures réalisations… ». Jacques Pineau, explique aussi que Cartier n’hésitait pas, si le résultat ne lui convenait pas, à donner des coups dans la rocaille de son grand-père ». Dans la maison familiale, l’escalier, est superbement orné de deux grands fauves une panthère qui descend et un lion qui arrive en haut des marches (fig.40). Les têtes sont impressionnantes de réalisme si bien que Jacques, enfant, craignait les dents de la panthère. Sur le mur opposé, un chat, papillons et plantes sont représentés. Sur le palier aux angles des portes, deux diables qui se font face nous observent.

Fig. 40 – L’escalier superbement orné de rocailles où panthère, lion, chat, papillons et plantes voisines sous les regards de deux monstres postés en haut de l’escalier.

Fig. 40 – L’escalier superbement orné de rocailles où panthère, lion, chat, papillons et plantes voisines sous les regards de deux monstres postés en haut de l’escalier.

L’Art des rocailleurs, qui se manifeste principalement dans l’imitation de la nature (faux bois etc.), va pour Elie Pineau trouver un nouveau sens. Thomas Cartier apportera à Elie la possibilité de créer un nouveau style avec la présence d’animaux, de l’exotisme avec les grands fauves, représentés souvent grandeur nature. Elie Pineau a également réalisé des modèles en plâtre, dont il existe un original, un chien (fig.41), qui voisine avec un autre modèle original celui d’une grande panthère réalisée par Thomas Cartier.

Fig. 41 -Œuvres d’Elie Pineau dans la cour intérieure, les animaux, les champignons et la niche sont en parfait état de conservation. Les champignons sont un peu une sorte de signature d’Elie Pineau, ils existaient sur le portail à La Bachellerie et un exemplaire existe encore, dissimulé dans la grande rocaille de l’hôtel Plaisance de Vitrac.

Fig. 41 -Œuvres d’Elie Pineau dans la cour intérieure, les animaux, les champignons et la niche sont en parfait état de conservation. Les champignons sont un peu une sorte de signature d’Elie Pineau, ils existaient sur le portail à La Bachellerie et un exemplaire existe encore, dissimulé dans la grande rocaille de l’hôtel Plaisance de Vitrac.

Dans la cour, des rocailles d’Elie sont éparpillées, une niche pour le chien, qui reprend le même style de la façade de la maison avec ses briques décrépies, une panthère en rocaille qui s’apprête à bondir, puis un immense cèpe et d’autres plus petits qui poussent à son pied et que mangent de fausses limaces (fig.41). Plus loin, Jacques me montre des rocailles, portraits du Christ qui étaient destinés à orner les caveaux. Puis modestement, une bordure habille un pied de vigne. Une grande volière, qui ne manque pas de détails a été mise à l’abri des regards et des intempéries. Des pigeons étaient élevés dans cette rocaille construite en bois et couverte d’un toit de paille (fig.42). Plusieurs sculptures sont également présentes, taillées dans la pierre. J’ai également vu une sculpture réalisée par Elie Pineau chez Mme Gratadou à la Bachellerie.

Fig. 42 – Nous retrouvons sur la photo 1 un thème cher aux rocailleurs « l’objet oublié », ici une hache est restée plantée dans la balustrade.

Fig. 42 – Nous retrouvons sur la photo 1 un thème cher aux rocailleurs « l’objet oublié », ici une hache est restée plantée dans la balustrade.

20 Frédéric Lepigeon, « L’Art des Rocailleurs Lotois de 1910 à 1930 », Quercy Recherche, 1982, N°44.
21 Thomas François Cartier, 1879-1943, artiste peintre sculpteur animalier et aussi illustrateur engagé durant la première guerre en menant des campagnes anti-allemandes, illustrées par de nombreuses cartes postales.

Conclusion.

J’ai abordé dans ce bref exposé (qui comprend tous les post de la catégorie et du tag « Histoire-Rocaille ») ce que fut l’Art des rocailleurs et les transformations générées par les nouvelles inventions au cours du XIXe et premier tiers du XXe siècle. Ce métier, pratiquement disparu après la seconde guerre mondiale, a suscité chez des passionnés, un besoin de comprendre la vie de ces artisans-artistes qui nous ont légué ces éléments d’architecture rustique. Les ouvrages et monographies de Michel Racine sont, à ce titre, des références en la matière. D’autres personnes ont souhaité redécouvrir les gestes, les techniques afin que ce métier ne tombe pas dans un oubli complet. Ainsi, depuis une quinzaine d’années, la Chambre des métiers et de l’Artisanat de la Creuse, Le GRETA Creuse et le lycée des Métiers du Bâtiment de Felletin, organisent une formation aux techniques « ROCAILLE(22)» . Ces stages, d’une durée de cinq jours, ont lieu chaque année en juin ou en juillet. La « Néo-rocaille » suscite aujourd’hui un intérêt croissant qui trouve son public auprès d’artisans, d’artistes, ou simplement de personnes qui possèdent une rocaille à restaurer. Cette action menée dans la Creuse, pourrait servir d’exemples pour d’autres départements. Mais ce qui me semble urgent, dans un premier temps, c’est de dresser une liste de ce patrimoine, de le décrire, de constater son état de conservation, de le photographier, etc. Recenser les rocailles en Dordogne est la première urgence pour la compréhension de cet Art oublié et pour en conserver la mémoire.
Je tiens à remercier tout particulièrement M. Jacques Pineau pour son précieux témoignage ainsi que toutes les personnes rencontrées au fils de mes investigations qui m’ont si gentiment ouvert leurs portes.

22 Contacts : Philippe CAUSSEGAL, Secrétaire Général de la Chambre de Métiers et de l’Artisanat de la Creuse, Corinne GOUMY, chargée de projet, Tél : 05 55 51 95 37, mail : c.goumy@cma-gueret.fr, site internet : www.rocaille-limousin.com.

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